Les Brouillons Interdits

Les Brouillons Interdits

Editeur : Ozril Editions

Auteur : Catherine Coulombel

Couverture : Les Ailes de l'Océan Edition

ISBN : 978-2-487542-03-7

Description : 
« J'ai besoin d'être seule. Je reviendrai quand j'irai mieux... »

Ce sont les derniers mots qui restent à Franck après la soudaine disparition de sa femme. Comment expliquer à sa fille, Audrey, que sa maman ne rentrera pas ce soir, ni demain, ni peut-être jamais ?

Comment annoncer ça à sa famille ? À ses amis ?

Dans ce roman poignant, colère, incompréhension et culpabilité se mélangent. Tout comme les voix des personnages, pour venir démêler le fond d'une existence, celle d'Alice, partie sans un bruit.

Quand on écrit sa propre histoire, les brouillons sont interdits...

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Dernière mise à jour 11/10/2024
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Les Brouillons Interdits
Partie 2

C’est la deuxième nuit et puis la troisième, la quatrième, et puis d’autres encore, suivies de jours, tous aussi longs, aux contours flous, mous, exaspérants. Je flotte dans une espèce de brouillard poisseux duquel je tente en vain d’émerger. Parfois s’insinue une angoisse inconnue qui me souffle, goguenarde :

– Tu trouves normal que ta femme se barre sans rien te dire ?

Je ne suis pas le genre de type à me tracasser :

– Elle a ses raisons. Elle a besoin d’être seule, un peu.

L’angoisse s’éloigne en haussant les épaules. Je continue à bosser. Pas un mot à mes collègues.

– T’as l’air crevé, Franck !

– Ouais, la petite est malade, elle nous réveille la nuit.

– Dis donc, il est temps que tu prennes des vacances, t’as une de ces têtes ! Vous partez quand ?

– Samedi. On part samedi.

Si j’y crois, Alice reviendra avant samedi.

Audrey a mal encaissé qu’on ne vienne pas au Havre. Mes parents assurent. Ils trouvent de quoi l’occuper. « On lui change les idées. » Qu’on me change les miennes ! Je m’abrutis de travail, j’ai toujours su me raccrocher au boulot. Le portable dans la poche. Au cas où…

Entendre « c’est Alice », en finir avec cette attente qui me bouffe. Mais non, elle n’appelle pas. Le soir, quand je rentre à la maison, c’est le moment le plus difficile. J’espère qu’elle sera revenue, en douce. Elle est douce Alice, très douce. Mais non, pas de lumière allumée, pas d’Alice, dans aucune pièce…

Il a fallu téléphoner à ses parents, à son frère. Enquêter discrètement, le ton léger, des questions badines, pour ne pas propager mon inquiétude. J’ai téléphoné à des connaissances de plus en plus lointaines. Pour arriver à cette conclusion : Alice n’a pas donné de nouvelles à qui que ce soit, Alice ne s’est réfugiée chez personne de notre entourage. J’ai téléphoné aux pompiers, aux hôpitaux, aux cliniques, à tous les services. Je marche dans Rouen une partie de mes nuits ; j’ai traîné près des bars, dans les quartiers glauques, même à l’Armée du Salut ! Je me dis que ça n’a pas de limite, que c’est ridicule, mais je continue.

Où est-elle ? À Rouen, à Paris, à l’étranger ? Ça commence à me rendre dingue. Mais si je ne fais rien, ça me rend dingue aussi. Non, si j’y crois, Alice reviendra. Chercher partout, ne négliger aucune piste même les plus folles. Ne pas baisser la garde. Être prêt à la revoir maintenant, tout à l’heure, demain. Ouvrir les bras, la serrer contre moi. Juré, je ne te demanderai rien, juré, je m’occuperai de toi. Alice, reviens-moi !

La neuvième nuit se termine et samedi se pointe. Sur le calendrier de la cuisine, à la date du 12 août, Alice avait écrit : Départ Grèce.

Clara et Saïd ne veulent plus partir.

– On l’avait préparé ensemble ce voyage, dit Clara. Ça n’a pas de sens de le faire à deux.

– Je sais Clara, mais c’est assez compliqué comme ça, non ? Profitez ! Vous n’allez pas passer toutes vos vacances à la maison ! Je crois sincèrement qu’Alice va revenir bientôt… Vous partez et on vous rejoint quand elle arrive.

« Que vous restiez ou pas, ça ne fera pas revenir Alice », je le pense, mais ne le dis pas. Qu’est-ce qui peut faire revenir Alice ? Si seulement je le savais !

– Franck, ajoute Clara, tu devrais avertir la police.

– Les flics ne peuvent rien faire si la personne est majeure, qu’il n’y a pas de suspicion d’enlèvement ou de meurtre. C’est son droit de disparaître quelques jours.

– Oui, mais quand même, ils ont des moyens de recherche, ils peuvent savoir si elle est montée dans un avion, si elle a passé des frontières, non ?

– Je ne sais pas.

– Ça ne coûte rien. Appelle-les s’il te plaît !

Je ne réponds rien. Au fond, au plus profond de moi, je me sens complètement désemparé. Il me répugne de livrer mon intimité en pâture à des étrangers, mais je ne dois négliger aucune piste. Cet après-midi, j’irai à la gendarmerie.


*


– Vincent, ce Franck Piétrowitz que tu as reçu samedi, le mari de la femme qui a disparu, il t’a paru comment ?

– Ambigu… Sur ses gardes. À la fois sûr de lui et inquiet. Il avait l’air prêt à mordre, mais quand je lui ai parlé d’abandon de domicile conjugal, il a failli pleurer.

– Je viens de lire son audition. Elle n’a pas donné de nouvelles depuis le 3 août et c’est seulement le 12 qu’il passe à la gendarmerie ? C’est louche !

– Je le lui ai fait remarquer. Il m’a répondu qu’elle lui a dit qu’elle reviendrait, alors il l’attendait.

– Qu’est-ce qu’on a ?

– Un dernier appel de son portable. J’ai demandé une géolocalisation. J’ai téléphoné, la boîte vocale est saturée ; le mari dit qu’il a laissé plein de messages. On a eu l’autorisation du proc’ pour ouvrir l’enquête préliminaire.

– T’as téléphoné aux urgences, hôpitaux, tout le toutim ?

– Oui. T’as la liste des appels que j’ai passés en annexe. J’ai faxé une photo de madame Piétrowitz que son mari avait apportée. Ça n’a rien donné. Personne correspondant à son signalement, pas d’admission à son nom.

– Tu pars ce soir ?

– Oui, trois semaines en Bretagne.

– Je prends la suite. Je vais aller chez les Piétrowitz. Cuisiner le gars…

– Stéphane, l’adresse est…

– Je connais, j’y suis déjà passé.


*


– Monsieur Piétrowitz ?

– Oui.

– Gendarmerie nationale, adjudant-chef Stéphane Lalois. Je voudrais vous poser quelques questions concernant la disparition de votre épouse.

– Je vous en prie, entrez !

– Rien de nouveau de votre côté ?

– Non.

– Le collègue qui vous a reçu m’a exposé votre situation. C’est moi qui suis en charge du dossier maintenant. Est-ce que madame Piétrowitz avait… fugué, je veux dire, est-ce qu’il lui est déjà arrivé de quitter votre domicile quelques jours ?

– Non, jamais.

– Est-ce que vous pensez qu’elle a prémédité sa fuite ?

– Euh… oui. Elle a pris son passeport et aussi de l’argent.

– Combien ?

– Elle a vidé un compte épargne sur lequel nous avions environ trois mille euros… Je m’en suis aperçu en rentrant de la gendarmerie ; votre collègue m’avait posé la question, mais je ne savais pas. On ne s’en servait jamais.

– Est-ce que vous avez une idée de ce qui a pu l’inciter à agir de la sorte ?

– Non, rien du tout. Pas la moindre idée.

– Vous vous êtes disputés ?

– Non.

– Vous aviez des ennuis ?

– Non.

– Est-ce que quelque chose s’était… dégradé entre vous ?

– Qu’est-ce que vous voulez dire ? J’ai déjà répondu à ce genre de… d’insinuations, à la gendarmerie. Vous avez lu ma déclaration, non ?

– Si, si. Mais c’est mon rôle de m’assurer que rien n’a été négligé.

– Ma femme et moi nous entendons très bien. Il n’y a pas de problèmes de ce côté.

– Il y a des problèmes ailleurs ?

– Non, mais non ! Pourquoi ?

– Pourquoi pas ?

– …

– Vous diriez de votre femme qu’elle était heureuse ?

– Oui…

– Vous diriez qu’elle paraissait heureuse ?

– … Oui… Je ne comprends pas vos questions…

– C’est simple, moi je cherche à comprendre les raisons qui l’ont poussée à abandonner sa petite fille de six ans sans explication, à ne pas partir en vacances comme c’était prévu avec vous et vos amis, à laisser le confort de cette belle maison pour s’évaporer soudainement dans la nature… et peut-être que la réponse est dans la relation qu’elle entretenait avec vous, monsieur Piétrowitz.

– Je… Je ne peux rien vous dire d’autre que « vous faites fausse route. » Alice et moi nous connaissons depuis treize ans et si elle avait eu des problèmes, j’aurais été le premier à le savoir.

– Vous êtes un mari fidèle ?

– Oui.

– Attentionné ?

– Oui.

– Votre femme se confie à vous ?

– Oui, bien sûr.

– Votre femme vous a parlé d’un contrôle routier à la sortie est de Mont-Saint-Aignan en mars dernier ?

– En mars ? Je ne sais pas… Oui, sans doute. Un contrôle ? Mais pourquoi m’en aurait-elle parlé ?

– Elle vous en a parlé ou pas ?

– Il s’en est passé des choses depuis mars ! Et plutôt graves ces derniers jours, vous ne l’ignorez pas. Alors, excusez-moi de ne pas me souvenir d’un contrôle routier qui date !

– J’effectuais un contrôle de routine et votre femme téléphonait au volant.

– Ah !

– Elle n’avait aucun papier sur elle.

– Ça ne ressemble pas à Alice. C’est étonnant…

– Ce qui m’a le plus étonné, moi, c’est qu’elle s’est effondrée en larmes. Elle n’arrêtait plus de pleurer. Elle semblait, je veux dire, elle paraissait très mal en point, très inquiète… Paniquée. Elle tremblait.

– Elle avait sans doute peur d’avoir une amende.

– C’était une réaction… un peu démesurée, monsieur Piétrowitz. Elle vous a parlé de cela ? Ça vous revient ?

– Oui… Une amende… Un retrait de points… Oui…

– Non, absolument pas, je n’ai pas verbalisé. Je lui ai dit qu’il ne fallait pas conduire dans cet état de… de… fatigue. Elle est passée à la gendarmerie le lendemain présenter ses papiers. Votre femme avait l’air, je veux dire, dépressive, monsieur Piétrowitz. C’est ma conviction personnelle. Pas heureuse, dépressive. Et très inquiète. Je vais poursuivre l’enquête. Il est possible que vous soyez convoqué à la gendarmerie. Restez dans la région, je pourrais avoir besoin de vous contacter. Vous nous permettez de voir votre fille ?

– Audrey ? Mais je ne lui ai rien dit encore ! Elle est toute petite… Elle n’a que six ans. Elle ne peut pas être tenue à l’écart ?

– Ne vous tracassez pas, nous avons l’habitude… Si j’étais à votre place, je commencerais à lui parler. Je veux dire, l’absence de sa mère pourrait… durer. Combien de temps pensez-vous lui cacher cette situation ?

– Elle est chez mes parents, à Sainte-Adresse…


*


– Franck ! Un gendarme nous a téléphoné.

– Il vous a téléphoné ?

– Il fait son travail, il interroge la famille. Il a raison, il faudrait que tu parles à Audrey. Elle commence à s’inquiéter. Tu sais bien qu’elle se repère dans les jours de la semaine et qu’elle est intelligente. Elle sent que quelque chose n’est pas normal. Quand vous la laissez chez nous d’habitude, vous téléphonez plus souvent et tous les deux surtout. Tu tournes autour du pot pour trouver des excuses à l’absence d’Alice, mais elle commence à en souffrir. Ça fait presque quinze jours qu’elle n’a pas entendu la voix de sa maman ! Elle a du mal à s’endormir, elle boude.

– D’accord maman. Tu pourrais conduire Audrey jusque chez nous ? Ce Lalois qui soi-disant mène l’enquête, un petit fouille-merde, il m’a dit de ne pas quitter la région. Il en fait des tonnes, mais il se goure complètement. Il pense qu’Alice est dépressive !

– Il se fie à quoi pour dire cela ?

– Il l’a croisée lors d’un contrôle d’identité. Elle aurait pleuré et ça lui suffit pour affirmer qu’elle est dépressive. Franchement, quand ils se mettent à faire de la psychologie dans la police, c’est n’importe quoi !

– Ne le prends pas mal mon grand, mais moi aussi parfois je me dis qu’Alice ne va pas bien.

– Oui, je sais, elle est très sensible, assez fragile moralement, mais de là à être malade. Toi, dans ton boulot tu en vois des dépressifs, c’est autre chose, non ?

– J’y pense souvent depuis… depuis… Il y avait des signes physiques que j’ai mis de côté. Quand vous êtes venus nous voir dans le sud, l’été dernier, elle était épuisée. Je m’en veux, j’aurais dû être plus vigilante. Peut-être qu’elle est vraiment malade Franck, peut-être que l’on a fermé les yeux, peut-être qu’on n’a pas été assez attentifs à elle.

– Tu crois qu’elle est où maintenant ?

– Je ne sais pas. Tu le revois quand le gendarme ?


*


– Allô ! Monsieur Piétrowitz ? Adjudant-chef Lalois ! Nous avons du nouveau concernant madame Piétrowitz.

– … Je vous écoute.

– Le dernier appel de son portable, celui que vous avez reçu, a été localisé dans l’aéroport d’Orly. Nous avons fait une recherche auprès des compagnies aériennes. Votre femme a voyagé le jeudi 3 août sur le vol de nuit Air France à destination de New Delhi. Nous avons vérifié auprès de la Police aux Frontières. Elle a bien pris l’avion.

– New Delhi ?

– Oui. New Delhi, en Inde. Elle connaît quelqu’un là-bas ?

– Non… Je ne crois pas… Je ne vois pas…

– En l’état actuel de l’enquête, madame Piétrowitz n’étant pas une terroriste, je veux dire que sa seule faute étant l’abandon du domicile conjugal, je ne peux pas demander un mandat de recherche international.

– Bien sûr.

– Elle est inscrite au fichier des personnes recherchées. Cela veut dire que si elle circule sous sa réelle identité en Europe, nous le saurons immédiatement. Par contre, en Asie nous n’avons pas les moyens de la localiser. L’agglomération de Delhi c’est environ seize millions de personnes, sans compter les touristes ! Et il est possible que ce ne soit qu’une escale, elle est peut-être déjà ailleurs… Au moins, cela écarte l’hypothèse qu’il lui soit arrivé quelque chose d’inquiétant. Je veux dire, pour nous l’enquête s’arrête là.

– … Ça s’arrête là ? Et moi ? Qu’est-ce que je fais maintenant ?

– Communiquez régulièrement avec vos connaissances, vos amis. Demandez-leur qu’ils vous informent si elle entre en contact avec eux. C’est bien souvent ainsi que l’on remonte la piste des personnes disparues. Essayez de vous souvenir de ce qu’elle a pu vous dire à propos de l’Inde, de l’Asie… Pourquoi elle a choisi cette ville, si vous y aviez projeté un voyage. Pourquoi elle a choisi d’aller si loin. Pourquoi cette distance avec vous, avec sa fille. Vous êtes un mari attentionné, n’est-ce pas ? Fouillez votre mémoire, votre passé, vos discussions avec votre femme, recherchez des indices. C’est à vous de mener l’enquête.

– Et vous, vous fermez le dossier ?

– Oui, en l’absence de tout nouvel élément, nous ne pouvons rien faire de plus.

– Mais comment voulez-vous que je la retrouve avec si peu d’indices ? Et Audrey ? Vous êtes en train de me dire qu’une mère peut abandonner sa fille, comme ça ?

– Vous ne pensez pas qu’elle va vous joindre ou vouloir parler à Audrey, lui donner des explications sur sa fuite ?

– Je ne sais pas, vraiment, je ne comprends pas. Il y a quelque chose qui m’a échappé…

– La vérité n’est pas toujours ce que l’on croit, monsieur Piétrowitz.


- Fin du chapitre - 


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Les Brouillons Interdits
Partie 1

À celles qui ont quitté

un pays, une ville, un homme

et à celles qui en ont rêvé…


Jeudi 3 août 2006, 13 h 46. Une Volvo S60T5 noire s’arrête au dépose-minute de la gare SNCF de Rouen, suivie de près par une Ford Fiesta blanche. À l’intérieur du premier véhicule, Alice et Franck Piétrowitz échangent quelques mots. Ils s’embrassent rapidement. Alice Piétrowitz ouvre la portière côté passager et sort, un sac de voyage à la main. La jeune femme se dirige vers le hall d’entrée, tête baissée. La Volvo s’éloigne immédiatement.


– Bonjour Maman. C’est Franck. Tu peux me passer Alice s’il te plaît ?

– Alice ? Mais elle n’est pas là.

– Elle est sortie ?

– Non, elle n’est pas là. Tu as oublié qu’elle arrive demain matin ?

– Comment ça demain matin ?

– Tu n’es pas au courant ? Elle m’a téléphoné hier, pour me prévenir qu’elle viendrait plus tôt que prévu.

– Plus tôt, c’est-à-dire cet après-midi.

– Mais non, demain matin, j’en suis sûre.

– J’ai… j’ai conduit Alice à la gare de Rouen en début d’après-midi et je suis parti travailler. Elle m’a envoyé un texto disant qu’elle était bien arrivée et qu’elle me rappelait ce soir de chez vous. C’est ça qui était convenu… Elle devait arriver chez vous aujourd’hui.

– Ah ?

– Elle vient juste de me téléphoner… Elle m’a dit : « Il faut que je sois seule… Je dois partir… Ce n’est pas grave… » J’entendais mal. Je ne comprends rien à rien.

– Tu devrais la rappeler sur son portable.

– Ça fait dix fois que j’essaie, elle ne décroche pas.

– Essaie encore. C’est sans doute juste un malentendu. Vous vous êtes disputés ?

– Pas du tout.

– Vous avez des soucis ?

– Mais non !

– Elle va te rappeler. Ne t’en fais pas. Si elle me contacte, je t’appelle.

– O.K… Maman ?

– Oui ?

– Tiens Audrey en dehors de ça.

– Bien sûr.


*


– Audrey, qu’est-ce que tu fais ?

– Je joue avec Gratouille, mamie.

– Viens manger.

– Elle arrive quand maman ?

– Demain.

– Demain c’est vendredi. Et papa ?

– Il arrive dès qu’il peut. Il a dit samedi midi au plus tard. Viens manger, mon chaton !

– Je suis pas ton chaton. C’est Gratouille le chaton. Moi, je suis Audrey, tu dis n’importe quoi.

Ma maman aussi dit n’importe quoi. Mais, papa non, papa dit jamais n’importe quoi, papa sait tout et je suis sa grande fille chérie dans son cœur.

– Mamie ? Quand il était petit, il avait un chat, papa ?


*


– Franck ? Tu as du nouveau ?

– Non, maman. Enfin si… J’ai regardé dans notre chambre. Alice a pris quelques vêtements… Mais aussi tous ses papiers.

– C’est normal, non ?

– Elle n’avait pas besoin de son passeport pour venir au Havre.

– Elle a peut-être emporté son portefeuille sans trier.

– Non, nos passeports sont à part. C’est vraiment bizarre. Elle ne décroche toujours pas. Et puis, la dernière fois que je lui ai parlé, il y avait des bruits. J’ai eu l’impression d’entendre des annonces, comme dans un aéroport… Audrey, ça va ?

– Oui. Elle dort. Elle vous attend. Ne t’en fais pas, ça va s’arranger…

– Sans doute… Je vais téléphoner à quelques amis, on ne sait jamais.


*


– Clara ?

– Salut Franck ! Justement on parlait des vacances avec Saïd. Eh eh ! Dans une semaine ! Si tu ne t’es pas encore mis au grec, ça va être juste !

– Euh… Le grec… Pas vraiment non… Saïd est là ?

– Oui. Je l’appelle : « Saïd ! »

– Mets plutôt le haut-parleur.

– O.K.

– Est-ce que vous avez des nouvelles d’Alice ?

– Saïd me fait signe que non. Moi non plus. Pas depuis qu’on vous a vus. Pourquoi ?

– Je… Je me demandais… Je n’arrive pas à la joindre sur son portable… Et elle devrait être chez mes parents au Havre. Je me demandais si elle avait essayé de vous téléphoner.

– Tu veux qu’on lui téléphone ?

– Le problème c’est qu’elle ne décroche pas.

– Qu’est-ce qu’on peut faire ?

– Je ne sais pas. Elle va finir par m’appeler.

– Tiens-nous vite au courant.


*


Je me range sur le bas-côté du dépose-minute. Je dis à Alice : « Fais vite, il y a quelqu’un derrière moi. » Elle m’embrasse. Légèrement, sur la bouche, sans un mot. J’ajoute : « À ce soir. » Alice sort de la voiture et prend son sac sur le siège arrière. Elle marche vers la porte d’accès à la gare et je démarre en trombe. Les pneus crissent dans le virage.

Fin de la séquence.


Toute la nuit, je rembobine. Je repasse au ralenti chaque gros plan. Je me range sur le bas-côté du dépose-minute. Je dis à Alice : « Fais vite, il y a quelqu’un derrière moi. » Je dissèque les menus indices qui auraient dû m’alerter. Elle m’embrasse. Légèrement, sur la bouche, sans un mot. Le film saute, se brouille. « À ce soir. »  Il faut que je trouve. Qu’est-ce que je n’ai pas vu ? Alice sort de la voiture… marche vers la porte… Alice a-t-elle pris le train pour Le Havre ? Ou pour ailleurs ? Alice a-t-elle pris un train ? Pourquoi cette embrouille avec mes parents ? Pourquoi ne leur a-t-elle pas donné l’horaire prévu ? Pourquoi ne m’a-t-elle pas parlé de ce changement de programme ? Qu’est-ce que j’ai pu oublier ?


Son dernier texto : « Bien arrivée. Biz. À ce soir. »


Bien arrivée où ? Et les bruits que j’ai entendus lorsqu’elle m’a téléphoné plus tard, ce jingle caractéristique avant une annonce. D’aéroport ou de gare ? Pourquoi a-t-elle emporté son passeport ? Réécouter son message précisément. « C’est Alice ». Elle dit toujours ça quand elle appelle. C’est ridicule parce que son nom s’affiche sur l’écran de mon portable, je me suis moqué d’elle mille fois, elle dit toujours « C’est Alice ». J’ai laissé tomber. C’est con, mais j’aimerais tellement l’entendre là, maintenant, me dire, « C’est Alice. »

Appelle ! Appelle-moi ! Dis-moi que tu rentres, que c’est fini, qu’on va parler, tranquillement… Alice, qu’est-ce que je n’ai pas senti venir ? Un petit chagrin qui t’a pris le cœur ou un truc monstrueux qui t’a broyée ? « Il faut que je sois toute seule un moment… » C’est long comment un moment ? Quelques heures ? Toute une nuit ? Quelques jours ? Alice, décroche !

« Je dois partir. Pardon. Je reviendrai… Je reviendrai quand j’irai mieux. »


*


Alice-lisse. A-Li-Ce-Lis-Se. Alice-tout-glisse. Alice-pain-d’épices. Je tremble trop. J’ai l’air d’une folle. Je ne suis pas folle. M’en tenir aux gestes, faire les gestes un par un. S’asseoir. Alice-pisse-de-trouille. Non, je ne pisse pas. La trouille, oui. Alice-lisse. Alice-pain-d’épices. Cesser de secouer la jambe. Respirer. Respirer et ne pas penser. Tout le monde me regarde, quelqu’un va me reconnaître, me demander où je vais. Non, personne ne me regarde ; je regarde juste mon sac ; je regarde aussi mes chaussures. Elles sont grises. Je suis grise et noire. Noire et morte. Alice-dévisse. Non, pas morte, je respire. Arrêter ! Arrêter ce jeu stupide de la rime ! Je suis Alice ; je suis Alice, un point c’est tout.

J’ai réussi. J’ai pris le train ; le train m’a prise. Je l’ai fait.

M’en tenir aux gestes. Respirer et ne pas penser. Prendre un calmant, un seul.

M’en tenir aux gestes… « Bien arrivée. Biz. À ce soir. » J’ai menti à Franck. J’ai menti aussi à ma belle-mère. J’ai brouillé les pistes pour gagner du temps, pour qu’ils ne me rattrapent pas. Ne plus mentir. Partir pour ne plus mentir. Alice-pleine de vices. Alice-malice. Arrêter les rimes. Respirer. S’en tenir aux gestes, s’en tenir au programme. J’ai pris le train. Je l’ai fait.

Qu’est-ce que j’ai dit à Franck ? Je ne sais plus ! Qu’est-ce que j’ai dit ? Qu’est-ce que j’ai dit ? Ne pas paniquer.

Ne pas pleurer, ne pas penser, je l’ai fait, c’est bien, j’ai téléphoné à Franck.

Je devais me débarrasser de mon téléphone tout de suite après lui avoir laissé mon message, m’en tenir aux gestes, mais cette fille qui me regardait, le téléphone qui sonnait… Elle allait croire que j’étais folle, je ne suis pas folle, j’ai décroché. Et c’était Franck bien sûr.

– Alice, c’est quoi ce message ? Je n’ai rien compris.

– Je pars… Je dois partir… Il faut que je sois toute seule un moment.

– Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’il y a ?

– Je reviendrai quand j’irai mieux.

– Alice ? Je t’entends très mal. Je te rappelle.

Je l’ai jeté dans la poubelle des toilettes et j’ai couru pour ne plus l’entendre. Plus l’entendre et ne pas penser. Salle d’embarquement. S’asseoir. Comme les autres. Attendre.

Prendre un calmant, un seul.

Le train rugit en sortant du tunnel. Il m’engloutit, il m’aspire. Je suis maintenant assise dans ce train avec mon sac. Non, je ne suis plus dans le train, je suis dans l’avion, dans un ciel inconnu et plein d’étoiles. J’ai réussi. Je l’ai fait.

« Éloignez-vous de la bordure du quai ! » Je me suis éloignée du quai, éloignée de Franck, éloignée d’Audrey…

Audrey va se réveiller demain en pensant que j’arrive.

Audrey ! Qu’est-ce que je t’ai fait ? Pardon ma petite fille ! Pardon !


*


– Mamie, elle arrive quand maman ?

– Elle a eu un empêchement, Audrey. Elle va venir… avec ton papa, samedi… ou dimanche.

– Tu avais dit qu’elle arrivait aujourd’hui !

– Oui, c’est vrai. Mais… Elle n’a pas fini de préparer vos bagages. Tu sais ce qu’on va faire toutes les deux ? On va partir à la plage et ce midi on ira manger des frites, et puis papy sortira le cerf-volant. D’accord ?

– Ouais, chouette, chouette, chouette !

– C’est joli ton tee-shirt avec les petits ours.

– C’est Clara qui me l’a acheté. Tu la connais Clara ?

– Bien sûr mon chaton ! Clara, Saïd, ta maman et ton papa, ils sont amis depuis longtemps, avant même que tu sois née.


*


– Qu’est-ce qu’elle t’a dit exactement ?

– Je ne sais déjà plus, merde ! Clara, pourquoi on oublie si vite ?


– C’est normal Franck, on oublie, on oublie pour entrer de nouvelles informations.

– Elle m’a dit : « Il faut que je sois seule un moment. Ne t’inquiète pas. Je dois partir. Je reviendrai. »

– Elle a dit qu’elle reviendrait ?

– Oui, elle l’a dit.

– Ah bah, tu vois, elle va revenir.

– Elle a dit : « seule, un moment ». C’est quoi un moment ?

Elle avait besoin de s’aérer ? Elle avait besoin de prendre du recul ? Elle voulait faire le point ? Le point sur quoi ? Pourquoi déballer tout ça devant Clara et Saïd ? Parce qu’ils sont mes meilleurs amis évidemment, je déconne vraiment !

– Elle a déjà fait ça ? me demande Saïd.

– Non, jamais.

– Tu as remarqué un changement ? Quelque chose de bizarre ?

– Bizarre ? Non, pas plus que d’habitude. Alice, elle a toujours eu un petit côté… bizarre, non ?

– Non, je ne suis pas d’accord, elle n’était pas comme ça au Havre, affirme Saïd.

– C’est vrai, elle a changé petit à petit… Après votre mariage ? reprend Clara.

– Pourquoi après notre mariage ? Mais non !

– À la naissance d’Audrey ?

– À la naissance d’Audrey, elle était radieuse.

– Oui, au début, quand la petite est née, mais très vite…

– Très vite ?

– Enfin ! Elle avait des absences quand même.

– Des absences ? Tu dis n’importe quoi.

Saïd s’interpose :

– Calmez-vous tous les deux ! On essaie d’y comprendre quelque chose, soyez constructifs au lieu de vous énerver.

– De toute façon, ça n’avance à rien, on discute, on discute… Si ça se trouve elle a agi sur un coup de tête et dans une heure, elle rentrera, dit Clara.

– Je ne crois pas ; elle a prémédité ce… ce… Elle a téléphoné à ma mère pour changer son horaire d’arrivée au Havre et elle ne m’en a pas parlé. Elle a pris son passeport…

– Elle a pris son passeport ? Pour aller au Havre ?

– C’est ça qui m’inquiète, plus encore que le reste.

– Ne vous emballez pas ! C’est peut-être juste pour avoir une pièce d’identité.

– Mais non, elle a aussi emporté sa carte d’identité.

– Elle ne va pas laisser sa fille indéfiniment sans nouvelles.

– Elle sait que l’on part samedi prochain. Elle va revenir.

Quelqu’un d’autre que nous est au courant ? Elle voyait quelqu’un en cachette ? Elle a un amant ? Il doit bien y avoir des traces quelque part ? Regarder sa messagerie. Fouiller dans ses affaires. Est-ce qu’il faudrait que je le fasse ? C’est ridicule. C’est dégueulasse. On ne devrait jamais en arriver là…

– Tu as appelé les hôpitaux ? me demande Saïd.

– Non, pourquoi ?

– Elle… Elle a peut-être…

– Qu’est-ce que tu risques ? Saïd a raison, si elle était encore à Rouen et qu’elle ait tout simplement fait un malaise ?

– On m’aurait déjà averti. Non ?

– Tu veux qu’on reste avec toi cette nuit ?

– Non, c’est gentil d’être venus, rentrez chez vous.

– Demain, on verra…

– Prends un truc pour dormir ! À bientôt Franck.

– Merci. Au revoir Clara, au revoir Saïd.


*


– À ton avis, est-ce que Franck prend sur lui ou est-ce qu’il n’est vraiment pas tracassé ?

– Pourquoi tu dis ça ?

– Parce que si tu disparaissais plus d’une journée, je serais complètement paniqué. J’aurais déjà alerté la moitié de la planète. Je ne resterais pas chez nous à cogiter.

– Mais Alice lui a dit qu’elle reviendrait.

– D’accord, mais elle n’est jamais partie avant. C’est quand même pas normal. Elle avait peut-être l’intention de partir et elle a fait une mauvaise rencontre et…

– C’est les polars que tu lis qui te font tout voir en noir. La vie est un peu plus subtile, heureusement… Mais il aurait dû appeler les hôpitaux.

– Ah tu vois !

– Saïd ! Je dis juste qu’il vaut mieux agir que se morfondre. Y a rien de pire que d’attendre les bras croisés.

– Et puis, je n’ai pas voulu noircir le tableau, mais je suis d’accord avec toi, Alice n’était pas… elle était… Elle n’était plus…

– Elle était bizarre. J’ai dit à Franck qu’elle avait des absences et tu nous as répondu de nous calmer, t’es pénible hein ! Si tu pensais comme moi, tu n’avais qu’à le dire. Tu joues toujours l’arbitre et on ne sait jamais le fond de ta pensée. Et Alice, elle te ressemble. Elle pourrait tout à fait avoir une double vie et qu’on n’en sache rien.

– Une double vie ?

– Un amant par exemple.

– Ah ? Mais Franck aurait des doutes, non ?

– Il serait le dernier à s’en apercevoir avec le temps qu’il passe à son boulot ! Bon, tu m’as foutu la trouille maintenant. Merde, c’est vrai, j’ai peur pour Alice… …

– Moi aussi. J’ai repensé à Claude…

– Ah non, pas ça ! Claude et Alice, ils n’ont rien en commun. Elle n’a pas pu se volatiliser, laisser Audrey sans que ça lui brise le cœur, et puis on a ce voyage en Grèce ensemble… Je téléphone illico aux urgences de Rouen et du Havre.


- Fin du chapitre - 


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